© Chris Hondros

Haïti : 1,3 million de déplacés internes, presque pas de données de ménage au niveau communal

Haïti : 1,3 million de déplacés internes, presque pas de données de ménage au niveau communal

Haïti : 1,3 million de déplacés internes, presque pas de données de ménage au niveau communal

Analyse de HaitiBrand Research à partir des données IPC 2024-2025, OCHA, WFP et IOM

HaitiBrand Research

La situation : une carte précise au niveau département, aveugle au niveau commune

Au cours des douze derniers mois, 5,7 millions de personnes en Haïti (soit environ la moitié de la population analysée) ont été classifiées en Phase 3 ou supérieure de l'IPC. Parmi elles, 1,9 million sont en Phase 4 (Urgence), et plus de 8 400 déplacés internes vivant dans des abris provisoires à Port-au-Prince sont en Phase 5 (Catastrophe). Sur les 35 zones analysées dans le dernier cycle IPC, 15 ont été classées en Phase 4 : l'Artibonite, le Nord-Ouest, la Grand'Anse, l'Ouest, entre autres régions dont la trajectoire se détériore depuis 2023 (IPC Haïti, septembre 2025 – février 2026).

Ces chiffres sont réels. Ils représentent néanmoins le niveau de résolution le plus grossier disponible pour comprendre la dynamique terrain.

En parallèle, selon l'OIM, 1,3 million de personnes sont aujourd'hui déplacées à l'intérieur du pays, soit une hausse de 24 % par rapport à décembre 2024, et une multiplication par sept depuis novembre 2022 où les chiffres s'établissaient à 155 166 individus. La progression est régionale : les violences de gangs, parties du département de l'Ouest, se sont étendues vers l'Artibonite, le Centre, le Nord-Ouest. Mirebalais, Saut-d'Eau, Lascahobas, Dessalines, Verrettes, Petite Rivière de l'Artibonite ont toutes connu des attaques armées entre juillet et septembre 2025.

Ces deux ensembles de données, sécurité alimentaire IPC et déplacements OIM, sont collectés séparément, publiés séparément, analysés séparément.

L'intersection : quand le déplacement efface les ménages des deux bases de données

L'Artibonite concentre 90 % de la production domestique de riz en Haïti. En 2023, des images satellitaires de l'Agence spatiale européenne analysées par le PAM ont révélé l'abandon de quelque 3 000 hectares de terres agricoles par rapport à 2018. La production nationale de riz pour l'année 2023-2024 est estimée à 55 000 tonnes métriques par l'USDA, soit une baisse de 8 % par rapport à l'année précédente et de 19 % par rapport à la moyenne quinquennale. Dans les zones directement affectées par les violences, les organisations rapportent des baisses de rendement dépassant 48 % (Mercy Corps, 2025).

Le mécanisme est documenté. Les gangs imposent des rançons sur les récoltes avant même que les champs soient moissonnés. Les agriculteurs abandonnent leurs terres, migrent vers les centres urbains, et intègrent les flux de déplacement. Arrivés en zone urbaine, ces ménages, qui étaient producteurs alimentaires, deviennent des consommateurs sans revenus dans des marchés déjà sous pression inflationniste. Leur insécurité alimentaire s'aggrave, mais dès le moment où ils quittent leur commune d'origine, leur trajectoire individuelle sort du champ des deux bases de données.

L'IPC mesure l'état de la sécurité alimentaire à un moment donné, dans une zone géographique donnée. L'OIM suit les flux de déplacement. Aucun des deux systèmes ne suit le ménage en transition entre les deux.

Pour les équipes MEAL qui planifient des interventions dans les sites de déplacement de Port-au-Prince, cette lacune a des conséquences directes sur le ciblage. Les 210 000 personnes vivant dans des sites spontanés en juillet 2025 (OCHA) représentent une population dont le profil de vulnérabilité alimentaire est estimé à partir des moyennes de la zone d'accueil, non reconstruit à partir des trajectoires individuelles.

Entre deux cycles IPC, six mois où le terrain évolue sans données

Quatre lacunes spécifiques structurent le problème.

La première concerne les cycles d'analyse. L'IPC Haïti fonctionne sur des cycles de quatre à six mois. Ce qui se passe entre deux publications, une dégradation rapide dans une commune, une dislocation de marché localisée, une vague de déplacement soudaine : tout cela reste invisible jusqu'au cycle suivant. La dynamique des gangs en Haïti évolue en semaines, pas en semestres.

La deuxième est l'absence de données de ménage désagrégées au niveau communal. L'IPC produit des classifications par zone agrégée. Aucune donnée de panel de ménages n'existe à l'échelle de la commune pour Haïti. Sans ce niveau de résolution, il est impossible de mesurer dans quelle proportion les ménages déplacés du Centre vers Delmas ont vu leur consommation alimentaire chuter entre leur commune d'origine et leur point d'installation.

La troisième est l'absence d'un système de surveillance sentinelle entre les cycles. En Somalie, le FSNAU, géré par la FAO avec le PAM, FEWS NET et l'UNICEF, fonctionne comme un dispositif d'alerte permanente. Au Yémen, un groupe de travail technique national regroupant plus de dix organisations produit des alertes de dégradation en continu. Ces systèmes ont émergé précisément parce que les crises humanitaires évoluent plus vite que les cycles d'analyse institutionnels. En Haïti, la surveillance entre cycles repose sur des remontées informelles des équipes terrain et des flash updates OCHA qui ne génèrent pas de données structurées.

La quatrième est l'absence de liaison entre les données de marché agricole et les données de consommation des ménages. Un choc de production dans l'Artibonite se traduit en hausse des prix dans les marchés urbains de Port-au-Prince, Gonaïves et Saint-Marc, mais la chaîne causale n'est pas tracée de façon structurée. Les équipes de réponse travaillent avec des estimations des deux côtés de la chaîne, sans les relier.

La trajectoire alimentaire du prochain déplacement reste hors des données disponibles

Depuis le début de 2025, le PAM a fourni 740 000 repas chauds à plus de 112 000 déplacés et obtenu un accès sans précédent à des zones contrôlées par des groupes armés : Croix-des-Bouquets, Cité Soleil, Delmas, La Saline. Cette question reste sans réponse dans les données disponibles aujourd'hui : où seront ces ménages dans 60 jours, et quel sera leur état alimentaire au moment de leur prochain déplacement ?

La réponse humanitaire en Haïti fonctionne avec les données disponibles. Ces données sont précises au niveau département, décalées de plusieurs mois, construites sans suivi des trajectoires individuelles. Dans un contexte où 1,3 million de personnes sont en mouvement, la résolution géographique et temporelle des systèmes actuels n'est pas calibrée à la vitesse du déplacement.

Ce n'est pas une critique des systèmes en place. C'est le constat de ce qu'il manque pour les rendre plus efficaces.


Sources

  • IPC Haïti — Cadre Intégré de Classification de la Sécurité Alimentaire 2024-2025, septembre 2025 – février 2026. ipcinfo.org

  • OIM — Displacement Tracking Matrix (DTM) Haïti, juillet 2025. dtm.iom.int/haiti

  • OCHA — Flash Updates Haïti, 2024-2025. unocha.org

  • PAM — Abandoned Fields, Soaring Hunger: How Gang Violence is Driving Haiti's Food Crisis, 2024. wfp.org

  • Mercy Corps — Haiti Hunger Report 2025. mercycorps.org

  • USDA Foreign Agricultural Service — Haiti Agricultural Update 2024. fas.usda.gov

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