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Haïti : 80 millions de dollars en transferts distribués dans une économie dont la moitié reste hors des données disponibles

Haïti : 80 millions de dollars en transferts distribués dans une économie dont la moitié reste hors des données disponibles

Haïti : 80 millions de dollars en transferts distribués dans une économie dont la moitié reste hors des données disponibles

En 2023, plus de 80 millions de dollars en transferts monétaires ont été distribués en Haïti dans des marchés où les prix alimentaires dépassaient de 60 à 70 % leur niveau de l'année précédente. La dernière enquête ménage nationale remonte à 2012. Aucun panel de marché ne couvre les 570 communes.

Jonathan Morency

Des programmes à l'échelle en Haïti, calibrés sur une base de données de treize ans

En 2023, le PAM a distribué plus de 80 millions de dollars en transferts monétaires en Haïti, atteignant près de 2 millions de personnes dans les zones les plus affectées. C'est le montant le plus élevé jamais atteint dans la région Amérique latine et Caraïbe. Le Groupe Banque mondiale maintient un portefeuille actif de 1,27 milliard de dollars répartis sur 18 projets, avec 180 millions de dollars décaissés en 2023 et 2024, le rythme de décaissement le plus élevé de la décennie. Mercy Corps opère des programmes de soutien aux moyens d'existence couvrant près de 57 000 personnes, dont 2 436 familles d'agriculteurs dans les zones affectées par les violences.

Ces chiffres décrivent une réponse à l'échelle. Ce qu'ils ne disent pas, c'est sur quelles données cette réponse est calibrée.

La dernière enquête nationale sur les conditions de vie des ménages haïtiens a été réalisée en 2012 par l'Institut Haïtien de Statistique et d'Informatique. C'était l'ECVMAS : 4 951 ménages, 500 zones de dénombrement, base de données nationale. Depuis lors, le pays a traversé le séisme de 2021, l'assassinat du président Moïse, l'effondrement de la sécurité dans les dix départements, et l'expansion d'un conflit armé qui a déplacé 1,3 million de personnes. Il n'y a eu aucune enquête ménage nationale.

Les estimations de pauvreté publiées par la Banque mondiale sont des prévisions construites à partir de la base de 2012, recalibrées par des enquêtes téléphoniques partielles et des modèles dérivés d'imagerie satellitaire. Les taux de pauvreté et les profils de vulnérabilité utilisés pour le ciblage des programmes ne reposent sur aucune enquête terrain après 2012.

L'économie informelle, qui représente environ 48 % du PIB haïtien selon les estimations disponibles, ne fait l'objet d'aucun suivi systématique. Les 90 % de transactions de crédit qui passent par des réseaux familiaux ou informels, les flux d'échange dans les marchés ruraux, les chaînes d'approvisionnement entre les producteurs de l'Artibonite et les marchés de gros de Port-au-Prince, les dépenses des ménages en dehors des catégories alimentaires suivies : aucun de ces flux n'est tracé de façon structurée.

Le choc agricole de l'Artibonite et ses effets sur toute la chaîne des moyens d'existence

L'Artibonite concentre 90 % de la production nationale de riz haïtienne. Entre 2022 et 2024, des images satellitaires de l'Agence spatiale européenne analysées par le PAM ont révélé l'abandon d'environ 3 000 hectares de terres agricoles par rapport à la base de 2018. La production de riz pour la campagne 2023-2024 est estimée à 55 000 tonnes métriques, en baisse de 19 % par rapport à la moyenne quinquennale. Dans les zones directement touchées par les violences, les rendements ont chuté de plus de 34 %.

Ce choc agricole ne reste pas dans le secteur agricole. Il traverse l'ensemble de la chaîne des moyens d'existence.

Les agriculteurs qui abandonnent leurs terres quittent leur commune, se déplacent vers les zones urbaines, et passent d'une économie de production à une économie de consommation sans revenus. Croix-des-Bossales, le principal marché de gros de Port-au-Prince, a perdu plus de 50 % de sa capacité de volume d'échanges. Les prix des céréales de base ont dépassé de 60 à 70 % leur niveau de l'année précédente en février 2023. L'inflation alimentaire s'est établie à 34,7 % en 2024.

C'est dans ce contexte que les 80 millions de dollars de transferts monétaires ont été distribués.

Le suivi des prix alimentaires dans les marchés haïtiens est assuré par plusieurs dispositifs. Le PAM VAM couvre des marchés dans plusieurs départements. FEWS NET collecte des prix de détail dans les principales villes de consommation. Ces systèmes mesurent ce qu'ils ont été conçus pour mesurer : les prix des denrées alimentaires de base dans les marchés accessibles. Ce que ce cadre de suivi ne couvre pas encore, c'est la relation entre le volume de transferts distribués et l'évolution des prix dans les communes qui les reçoivent, ni la dynamique des marchés non alimentaires dans lesquels ces transferts sont également dépensés, ni les 570 communes du pays en dehors des capitales départementales.

En parallèle, les 3,75 milliards de dollars de transferts de la diaspora qui entrent chaque année en Haïti circulent en grande partie par des canaux informels : réseaux de transfert familiaux, opérateurs mobiles, intermédiaires de proximité et transactions directes de personne à personne. Ces flux ne sont pas tracés au niveau de la transaction. Ils représentent environ 21 % du PIB haïtien, ce qui en fait la principale source de devises étrangères du pays. Mais ils entrent dans la même économie informelle que personne ne mesure.

Treize ans sans données de ménage. Les décisions de ciblage restent sans vérification au niveau communal

La première lacune est l'absence d'une base de référence sur les conditions de vie au niveau communal. L'IDB a développé un modèle qui combine les données de l'ECVMAS 2012 avec des enregistrements téléphoniques anonymisés et des données satellitaires pour estimer la pauvreté à l'échelle de la commune. Ce travail représente une avancée méthodologique. Il reste construit sur une enquête de 2012 comme source de validation de terrain. La dynamique de déplacement, de destruction des marchés et de recomposition des revenus des ménages depuis 2021 n'est pas capturée dans ce modèle.

La deuxième est l'absence de panel de marchés au niveau communal. Le suivi des prix couvre les marchés des capitales départementales et quelques marchés secondaires. Aucun système ne couvre les transactions dans les marchés ruraux de commune à commune, où une part substantielle de l'économie informelle opère. Pour un programme de soutien aux moyens d'existence qui distribue des transferts à des producteurs agricoles dans le Centre ou dans le Bas-Artibonite, il n'existe pas de données de référence sur les prix locaux, les volumes, la capacité d'absorption ou les acteurs des marchés dans ces zones.

La troisième est l'absence de suivi des marchés non alimentaires. Les transferts monétaires ne sont pas dépensés uniquement en nourriture. Ils vont vers les services, la santé, le logement, les matériaux de construction. Les marchés informels qui absorbent ces dépenses ne font l'objet d'aucun monitoring. La conception des programmes de moyens d'existence suppose que ces marchés sont en mesure d'absorber la demande supplémentaire. Cette hypothèse n'a pas de données derrière elle.

La quatrième est l'absence de traçage des acteurs économiques dans les villes secondaires. Pour les investisseurs privés et les organisations de développement cherchant à identifier des opportunités à Gonaïves, Hinche, Saint-Marc, ou Cayes, l'absence de données sur les flux économiques, la densité des acteurs, et les niveaux de consommation rend le dimensionnement des opportunités impossible. L'IFC reconnaît conduire des analyses sectorielles pour identifier où investir. Ces analyses butent sur la même limite : aucune donnée structurée n'existe à cette échelle géographique.

1,27 milliard de dollars engagé. La dernière donnée communale sur les revenus des ménages a été collectée il y a treize ans

En 2012, avant de lancer le programme Vision 2020 Umurenge à grande échelle, le Rwanda a conduit une enquête de référence nationale. Cette enquête a permis de définir les critères de ciblage, d'identifier les communes prioritaires, de calibrer les montants des transferts, et de mesurer les effets dans le temps. La couverture des ménages éligibles est passée de 67 % à 92 %. Les effets sur la consommation, l'épargne et l'investissement ont été documentés et publiés.

Au Kenya, l'infrastructure de données créée par l'expansion du mobile money dans l'économie informelle a couvert 15 millions de travailleurs et environ 33 % du PIB. Les zones couvertes ont enregistré une stabilisation des prix alimentaires, la création de 180 000 emplois directs, et un potentiel documenté de sortie de pauvreté pour une partie des ménages sur le long terme.

Le mécanisme dans les deux cas est identique : rendre visible ce qui était opaque, et construire sur ce qui est visible.

En Haïti, 80 millions de dollars de transferts monétaires ont été distribués en 2023 dans une économie dont la moitié n'est pas mesurée, dans des communes dont les données de revenus ont treize ans, dans des marchés dont les prix informels ne sont pas suivis. Les résultats de ces programmes existent. Ils ne peuvent pas être évalués au niveau de résolution qui permettrait d'ajuster la conception commune par commune.

Ce n'est pas une contrainte propre aux organisations qui opèrent en Haïti. C'est la contrainte de ce qui manque pour que leurs données de programme aient une base de comparaison.

Sources

  • IHSI — Enquête sur les Conditions de Vie des Ménages Après Séisme (ECVMAS), 2012. ihsi.gouv.ht

  • Banque mondiale — Macro Poverty Outlook Haïti 2024. worldbank.org

  • Banque mondiale — Assessing and Implementing in Crisis: World Bank Support to Haiti, novembre 2024. worldbank.org

  • PAM — Haiti Information Booklet, novembre 2024. wfp.org

  • PAM — Abandoned Fields, Soaring Hunger: How Gang Violence is Driving Haiti's Food Crisis, 2024. wfp.org

  • FEWS NET — Haiti Food Security Outlook, octobre 2023. fews.net

  • FEWS NET — Haiti Price Bulletin, février 2023. fews.net

  • OIM — Displacement Tracking Matrix (DTM) Haïti, 2025. dtm.iom.int/haiti

  • Mercy Corps — Haiti Programs. mercycorps.org

  • IDB — Estimating and Forecasting Poverty in Haiti Using Satellite Imagery and Mobile Phone Data. iadb.org

  • IFC — Creating Opportunities for Haiti, 2023. ifc.org

  • NISR Rwanda — VUP Baseline Survey. statistics.gov.rw

  • Département d'État américain — 2024 Investment Climate Statement: Haiti. state.gov

  • Inter-American Dialogue — Do Remittances Have a Dark Side in Haiti?, 2022. thedialogue.org

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