
Analyse de HaitiBrand Research à partir des données ACLED 2024-2025, OCHA, OIM et IMPACT Initiatives
La situation : l'incident est documenté. Le territoire, non
En 2024, au moins 5,601 personnes ont été tuées en Haïti dans des violences liées aux groupes armés, soit plus de mille de plus qu'en 2023 (OHCHR, janvier 2025). Entre octobre 2024 et juin 2025, 4 864 personnes supplémentaires ont été tuées. Dans son Conflict Index 2025, ACLED classe Haïti au 8e rang mondial des conflits les plus graves, une progression depuis la 11e place en 2024.
Le pays compte aujourd'hui jusqu'à 300 groupes armés actifs, au-delà de la seule région métropolitaine de Port-au-Prince. Entre mars et août 2024, ACLED a documenté des violences dans près de 100 quartiers de l'arrondissement de Port-au-Prince, soit une augmentation de 20 % par rapport à 2021. Depuis début 2025, les violences se sont étendues aux départements de l'Artibonite et du Centre, entraînant le déplacement de 92 000 personnes dans le Centre et de 147 000 dans l'Artibonite. Plus de 90 % du territoire de Port-au-Prince est estimé sous influence d'un ou plusieurs groupes armés.
Ces chiffres décrivent ce qui s'est passé. Ils ne disent pas où la ligne de front se trouve aujourd'hui.
L'intersection : quand le conflit se réorganise plus vite que la donnée
En octobre 2024, la coalition Viv Ansanm a reconfiguré le paysage sécuritaire en quelques semaines. Avant l'alliance, la dynamique du conflit était principalement inter-gangs : les groupes armés se combattaient pour le contrôle de corridors économiques et de zones d'influence. Avec Viv Ansanm, les affrontements inter-gangs ont chuté de 78 % entre mars et août 2024 (ACLED). La violence ne s'est pas réduite : elle a changé de cible, se retournant contre les institutions de l'État, les infrastructures publiques et les populations civiles.
Ce changement structurel dans la nature du conflit n'est devenu lisible dans les données d'incident qu'avec plusieurs semaines de décalage. Pour les équipes de planification humanitaire qui travaillaient sur des routes d'accès vers l'Artibonite sur la base des derniers rapports OCHA disponibles, la configuration du terrain avait déjà changé au moment où les données avaient été consolidées et publiées.
ACLED documente les incidents : date, lieu, type d'événement, acteurs, fatalités. OCHA documente les contraintes d'accès : zones bloquées, checkpoints illégaux, incidents de sécurité signalés. L'OIM documente les flux de déplacement. IMPACT Initiatives synthétise ces sources dans des évaluations multi-sectorielles des besoins (MSNA), avec une couverture concentrée sur la zone métropolitaine de Port-au-Prince.
Ces couches d'information sont rigoureuses dans ce qu'elles mesurent. Ce qu'elles ne couvrent pas collectivement, c'est la carte du contrôle territorial mise à jour en temps quasi-réel au niveau communal. La question opérationnelle que posent les équipes de sécurité, les négociateurs d'accès, les planificateurs logistiques et les coordinateurs terrain — qui contrôle quoi, où, aujourd'hui — n'a pas de réponse systématique dans l'architecture de données disponible en Haïti.
L'événement est consigné. Ce qui se passe entre les événements ne l'est pas
Quatre lacunes structurent le problème.
La première est l'absence d'une cartographie du contrôle territorial mise à jour en continu. Les données d'incident géolocalisées en quasi-temps réel sont l'outil de référence mondial pour la surveillance des conflits. Ce qu'un incident seul ne permet pas d'inférer directement, c'est le contrôle du territoire : un événement dans un quartier peut signifier qu'un groupe l'attaque, qu'il le défend, ou qu'il le traverse. Le passage d'une logique de conflit inter-gangs à une logique d'expansion territoriale, comme lors de la formation de Viv Ansanm, nécessite une couche d'analyse supplémentaire que les données d'incident seules ne permettent pas de construire automatiquement.
La deuxième est l'ancienneté du référentiel démographique. Le dernier recensement officiel d'Haïti date de 2003, soit vingt-trois ans. Toutes les estimations de population servant de dénominateur aux analyses de besoins, aux taux de couverture des interventions et aux projections de déplacement reposent sur des projections construites à partir de cette base. Dans un contexte de déplacement massif, d'urbanisation rapide et de destruction de quartiers entiers, les dénominateurs utilisés pour estimer la population exposée dans une commune donnée sont d'une fiabilité incertaine.
La troisième est l'absence d'un modèle prédictif liant la typologie des incidents à l'évolution des conditions d'accès. OCHA a enregistré près de 500 incidents liés à l'accès entre janvier et juillet 2025, soit plus de 70 par mois. Ces incidents sont documentés après qu'ils se sont produits. La donnée d'incident n'est pas encore connectée à un modèle prédictif qui produirait une probabilité d'accès pour les 72 prochaines heures dans une zone donnée. La planification se fait sur la base des remontées de terrain des équipes présentes : une ressource précieuse, mais informelle, non structurée, et non partagée de façon systématique.
La quatrième est la concentration géographique des évaluations. Les MSNA d'IMPACT Initiatives couvrent principalement la zone métropolitaine de Port-au-Prince, avec une présence limitée dans le Centre et le Bas-Artibonite. Ce sont précisément les zones où le conflit s'est le plus récemment étendu. Les évaluations de besoins disponibles pour ces zones sont soit inexistantes, soit construites avant les dernières vagues de violence, soit produites à partir d'estimations indirectes.
500 décisions d'accès prises sans carte territoriale en sept mois
En Somalie, l'Institut Hiraal produit des évaluations mensuelles du contrôle territorial, combinant les données d'incident ACLED avec un réseau d'observation sentinelle ancré localement. Ce dispositif a été construit pour répondre à une contrainte précise : la vitesse à laquelle les lignes de contrôle changent dans un conflit à acteurs multiples dépasse la cadence des publications institutionnelles. En Ukraine, plusieurs organisations maintiennent des cartes de contrôle territorial mises à jour quotidiennement à partir de sources ouvertes et de confirmations terrain. Ces outils existent parce que la question opérationnelle, qui tient quoi, aujourd'hui, n'a pas pu attendre les cycles de publication.
En Haïti, les 500 incidents d'accès documentés entre janvier et juillet 2025 représentent 500 décisions de réacheminement de convoi, de report d'intervention, de réévaluation de présence terrain, ou d'annulation de collecte de données. Chacune a été prise sans carte de contrôle territorial à jour. Dans un conflit où l'alliance Viv Ansanm a démontré qu'une recomposition majeure peut se produire en quelques jours, le décalage entre la vitesse du terrain et la cadence des données disponibles n'est pas une contrainte secondaire. C'est la principale limite opérationnelle.
Sources
OHCHR — Haiti: Over 5,600 Killed in Gang Violence in 2024, janvier 2025. ohchr.org
ACLED — Conflict Watchlist 2024: Haiti. acleddata.com
ACLED — Viv Ansanm: Living Together, Fighting United, octobre 2024. acleddata.com
ACLED — Conflict Index 2025. acleddata.com
OCHA — Haiti Humanitarian Situation Reports 2025. unocha.org
OIM — Displacement Tracking Matrix (DTM) Haïti 2025. dtm.iom.int/haiti
IMPACT Initiatives / REACH — Haiti Country Page. impact-initiatives.org
Hiraal Institute — Somalia Map: Control and Influence. hiraalinstitute.org
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